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Société des Missions Africaines – Province de Lyon

MERAUD Pierre né le 22 mai 1872 à Saint Pierre de Farsac
dans le diocèse de Limoges, France
membre de la SMA le 29 octobre 1895
prêtre le 5 juillet 1896
décédé le 20 octobre 1958

1896-1958 missionnaire en Côte-d'Ivoire
1896-1942, Memni
1942-1958, Dabré

décédé à Dabré, Côte-d'Ivoire, le 20 octobre 1958,
à l’âge de 86 ans


Le père Pierre MERAUD (1872 - 1958)

Pierre Méraud est né le 22 mai 1872 à Saint-Pierre-de-Fursac, dans la Creuse, au diocèse de Limoges. Il commence ses études secondaires au petit séminaire d’Ajain, près de Guéret, et poursuit ses études de philosophie au grand séminaire de Limoges. Il entre aux Missions Africaines le 19 octobre 1892, prononce son serment missionnaire le 29 octobre 1895 et est ordonné prêtre le 5 juillet 1896.

Le jeune missionnaire de 24 ans est aussitôt désigné pour la mission de Côte d’Ivoire. Il s’en faut de peu qu’il fasse partie de l’équipe des quatre premiers missionnaires à prendre le bateau pour le golfe du Bénin : en effet, il était convenu qu’il rejoindrait Bassam dès le mois d’août avec le père Jean-Marie Bedel. Mais, au dernier moment, désigné par le sort pour accomplir une période de 28 jours sous les drapeaux, il voit son compagnon s’éloigner du port de Marseille tandis qu’il reste sur le quai. Il ne peut s’embarquer que le 2 octobre 1896 sur le Dahomey. Le 21 octobre, il débarque à Bassam où l’ont précédé les pères Hamard et Bonhomme (le 28 octobre 1895), le père Ray (le 22 janvier 1896) et le père Bedel, en août de la même année.

Le 8 novembre, le père Ray, premier préfet apostolique de la Côte d’Ivoire, conduit lui-même le jeune missionnaire à Memni, où le père Emile Bonhomme vient de s’installer depuis moins d’un an. Le lendemain matin, le père préfet lui dit, sans préambule ni commentaires : Au jeune de faire la classe. Sur ses vieux jours, le vieux père Méraud, le grand père, comme l’appelait ses paroissiens, aimait relever avec humour : Je suis resté jeune longtemps, car j’ai fait la classe de novembre 1896 à novembre 1954 !

Sa robuste constitution, forgée au rude climat de la Creuse, lui permet de supporter les dures conditions du climat et de la vie de brousse. Le 3 mai 1906, il écrit à monseigneur Pellet, vicaire général de la SMA : En grandissant dans la vie, on apprend à vivre. Mon seul but est de m’occuper de mes noirs de Memni et de l’Attié ; ils sont bushmen, je le suis avec eux et je ne m’en trouve pas plus mal.

Plus tard, il dira que la seule façon de nouer le dialogue, c’est de gagner la population par la bonté. Ses fréquentes visites dans les villages font que les enfants ne se sauvaient plus en apercevant le père. Mais comment se faire comprendre ? Le père Bonhomme avait amené de Moossou un jeune homme, baptisé du nom de cuisinier, qui bredouillait un peu de français. Il me traduisait en attié le nom des objets que je lui présentais. Je les transcrivais et m’efforçais de bien prononcer. C’est ainsi que, peu à peu, avec l’aide de Dieu, j’obtins un résultat appréciable. Le père Méraud ne se contentera pas de parler la langue attié à la perfection mais il épousera la culture intime de ses paroissiens. Sa prodigieuse mémoire lui faisait ainsi demander des nouvelles de famille qui mettaient souvent l’intéressé dans l’embarras.
Comment survivre aussi dans la brousse à cette époque ? Le père Méraud ne tarde pas à se faire à la nourriture du pays. Se nourrir à l’indigène lui plaît beaucoup et lui permet en même temps de réaliser de sérieuses économies, car les vivres de France sont alors rares et chers. Le ravitaillement, introuvable dans toute la région de Memni, nous parvenait de Marseille. La farine nous arrivait par caisses. Nous avions un petit four fait de briques crues, séchées au soleil. Nous y cuisions le pain pour la semaine. Le pain devenait vite très dur : en fin de semaine, nous le coupions à la machette.

Le père Antoine Cailhoux, son aide et son collaborateur à Dabré sur la fin de sa vie, se souvient : Le père Méraud était un modèle d’apôtre et un homme robuste. Il le fallait dans ce pays très dur, couvert de forêts immenses, chaudes et humides, sans routes, sans ponts, et traversées par de multiples rivières. La visite des 30 villages se faisait à pied ou en pirogue. D’un village à l’autre, il fallait se mettre à l’eau, une fois, deux fois, dix fois et traverser des marécages boueux.

Le père Noël Douau a tracé les grandes lignes du portrait de ce grand missionnaire :
Le père Méraud fut un lutteur. A son arrivée en Côte d’Ivoire au siècle dernier, il n’y avait alors aucun chrétien. Il fallait lutter pour survivre. Il fallait lutter, malgré la crainte du poison, contre les féticheurs, et détruire peu à peu leur autorité pour leur arracher les esclaves destinés aux sacrifices humains. Il fallait lutter contre les maladies et les épidémies qui devaient faucher les uns après les autres, et parfois au bout de quelques mois, tous les premiers missionnaires et compagnons du père. Quand le père Méraud arrive en Côte d’Ivoire, en 1896, la durée moyenne de la vie des missionnaires était de 3 ans. Lui y travaillera pendant 62 ans !

Le père Méraud fut un bâtisseur. Il a bâti deux églises, celle de Memmi et la première chapelle de Dabré. L’église définitive de Dabré sera construite par le père Cailhoux. Partout, il visait au définitif, à preuve la masse des deux presbytères qu’il a construits. Comment s’y est-il pris dans un pays où il n’y avait encore ni routes, ni transports ? Dans La Croix de Limoges du 6 octobre 1933, le prêtre journaliste qui est venu le voir écrit : C’est donc les nègres qui ont porté sur leur tête tous les matériaux pour bâtir l’église du Père. Quand il a eu rassemblé tout ce qu’il fallait, il s’est mis lui-même à maçonner et à leur montrer comment il fallait s’y prendre ! Heureusement, il est du pays des maçons. Vous n’en avez pas de meilleurs que les Marchois.

Le père Méraud fut un éducateur. Dans le même numéro de La Croix de Limoges, son confrère de Limoges écrit encore ceci : Pour moi, ce qu’il fait de plus brave, c’est qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, et en français. Il a bâti 11 écoles, tenues par des maîtres qu’il a formés lui-même et, dans ces écoles, il y a 370 élèves, garçons et filles. Par l’école et le catéchisme, le père Méraud voulait en effet former des hommes et des chrétiens. Lui-même, à Memni, puis à Dabré, s’astreignit à faire la classe pendant 49 ans. C’est dire combien il travailla à la promotion sociale des Ivoiriens. La mission de Memni fournira longtemps les cadres au chemin de fer tandis que celle de Jacqueville alimentait les PTT : résistances des parents et tracasseries de l’administration ne vinrent jamais à bout de cette volonté de fer, écrira monseigneur Yapi. Dieu sait qu’elles ne manquèrent pas aux pionniers de l’école.

Le père Méraud fut un apôtre du clergé local. Ila su faire confiance aux jeunes du pays. En 1952, le grand père eut la joie de participer à l’ordination des deux premiers prêtres de sa paroisse. En 1979, la région de Memni et de Dabré comptait plus de 20 prêtres, dont 3 évêques, ainsi que plusieurs religieuses. Il aimait dire à ses confrères ivoiriens : nous avons planté, nous vous aidons à arroser, mais bientôt vous serez laissés à vous-mêmes pour élaguer et pour arracher les mauvaises herbes.

Le père Méraud fut un missionnaire attié avec les Attiés. Un vieux patriarche du village, encore païen, disait un jour des européens en Afrique : Je les classe volontiers en 3 catégories. Il y a la série des papillons, ceux qui viennent pour faire le beau et se remplir les poches : ils ne prennent pas le temps de s’asseoir. Viennent ensuite ceux qui essaient de nous aider, mais ils nous commandent de loin. Enfin, il y a les rares, ceux qui, comme le grand père, sont devenus des Noirs comme nous. Ils nous connaissent et nous les connaissons. Ils sont de notre famille. Ils ont pénétré notre mode de pensée. Ils ont droit à la parole chez nous. (Abbé Bernard Agré)

Finalement, le père Méraud fut tout cela, conclut le père Noël Douau, parce qu’il fut un homme de Dieu, d’une régularité exemplaire à tous ses exercices de piété, secret de la fécondité sacerdotale. Foi robuste, soutenue par une volonté de fer, grand dévot de la Vierge Marie, toute sa personne inspirait un religieux respect et une profonde confiance

Après un travail acharné, à Memni, pendant près d’un demi siècle, le grand père voulait se retirer en France. Il avait alors 69 ans. Sa place était retenue sur un paquebot. Monseigneur Boivin, vicaire apostolique, était même monté à Memni pour le descendre à Bassam, mais ses paroissiens ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils voulaient continuer à profiter de ses conseils, de sa longue expérience et de ses bons exemples. Un homme d’un grand âge est toujours très précieux en Afrique.

Ils agirent avec tant de diplomatie et de cœur qu’ils réussirent à persuader le grand père de finir ses jours parmi eux. Ils lui promirent, et ils tinrent parole, qu’ils lui bâtiraient un presbytère et une église pas loin de Memni. C’est ainsi que le village de Dabré, à une quinzaine de kilomètres de là, fut choisi comme son lieu da sa retraite. Et le grand père devint de nouveau curé pendant 17 ans, de 1941 à 1958. Qui dit mieux ! Installé au milieu des Gwa, il n’arrête pas de visiter leurs familles. Ne pouvant plus marcher, il accepte de se faire porter en hamac. Il se fait aider par le père Antoine Cailhoux, appelé père Fabi, c’est-à-dire le jeune père par rapport au grand père !

Finalement, le grand père, qui ne cesse de répéter que la valise est bouclée, sent ses forces l’abandonner. Les Gwa se sont faits le devoir de le veiller durant sa maladie. Le géant meurt le 20 octobre 1958 à 7 heures du matin, à l’heure où nous prenions notre petit déjeuner pour nous rendre à l’école (Abbé Félix Kouadio).

Le père Méraud repose près de l’église de Dabré, continuant du haut du ciel, à veiller sur cette chrétienté à laquelle il a donné sa vie toute entière. En 1978, les Ivoiriens qui n’ont pas la mémoire courte, lui rendent à leur tour un hommage en donnant son nom à une rue de Cocody : Rue Père Méraud. De leur côté, quand les Missions Africaines construiront à Ebimpé le premier foyer sma de formation en Côte d’Ivoire, elles lui donneront le nom de Foyer Père Méraud. Le géant est mort mais il survit.