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Société des Missions Africaines – Province de Lyon

Rouanet Pierre né le 16 novembre 1917 à Mazamet (Tarn)
dans le diocèse d'Albi (France)
membre de la SMA le 24 juillet 1938
prêtre le 4 juillet 1948
évêque le 4 juillet 1956
décédé le 4 février 2012

1948-1949 Facultés de Lyon : licence en théologie
1949-1951 Daloa, vicaire
1951-1954 Danané (Man), fondateur
1954-1955 Lyon 150, directeur spirituel
1955-1956 Tabou (San Pedro) vicaire
1956-1976 Daloa, évêque
1976-1978 Songo-Agban (Yopougon), paroisse
1978-1983 Mireval (Montpellier), curé
1983-1986 Montpellier, aumônier des sœurs de Nevers
1986-1998 Les Matelles (Montpellier), aumônier
1998-2012 Montferrier, maison de retraite

décédé à l'hôpital de Montpellier, le 4 février 2012
à l’âge de 94 ans

Monseigneur Pierre Eugène ROUANET (1917-2012)

Le diocèse de Daloa avait été crée en 1955 et confié à la direction de Mgr Etrillard. Il reprenait les limites de l'ancien vicariat de Sassandra Au mois de juillet de l'année suivante, au cours d'une réunion des pères du diocèse, quelqu'un vint dire à Monseigneur qu'on venait d'annoncer à Radio Vatican la création du nouveau diocèse de Gagnoa, que Mgr Etrillard allait à Gagnoa, mais qu'il n'avait pas compris le nom du nouvel évêque de Daloa. Mgr Etrillard, croyant alors que la nouvelle était devenue publique annonça qu'il s'agissait du père Rouanet. Ce dernier était alors en train de couper les cheveux du père Joyeau. C'est ainsi qu'il apprit sa nomination comme évêque de Daloa. Il avait 39 ans.

Il est né à Mazamet (Tarn), dans le diocèse d'Albi le 16 novembre 1917. Il a un frère et une sœur. Ses parents qui tiennent un café - son papa fait aussi un peu de cordonnerie - acceptent volontiers la vocation de leur fils. Il fait toutes ses études secondaires au petit séminaire de Castres. Quand il fait sa demande pour entrer aux Missions Africaines, le supérieur du petit séminaire écrit : "Sa vocation date déjà de longs mois, depuis que le père Bordes, son compatriote, a su conquérir son âme généreuse. Il a passé 7 ans chez nous ; intelligence solide, piété bonne, jugement droit, avec cela du zèle, au sens apostolique profond. […] C'est un bon sujet que j'aurais été heureux de présenter au grand séminaire d'Albi en octobre prochain." (13/09/36) C'est le père Yèche, alors séminariste, qui vient juste de faire son premier serment à Chanly en 1936, qui lui donne tous les renseignements pour aller à Chanly. Il est noté ainsi à la fin de son noviciat : "franc, dévoué, actif, humble, obéissant, grand esprit de foi, admoniteur. Va à la caserne en octobre." (05/06/38)

Il est encore militaire au moment où éclate la guerre et il est fait prisonnier en juin 1940 et le restera jusqu'en mai 1945. Deux fois il s'évade, deux fois il est repris. Au stalag VII, à Moosburg, en Bavière, où il se trouve, de jeunes prêtres, professeurs de grands séminaires avant leur captivité et prisonniers comme lui, organisent des cours de théologie : il suit ces cours dans la mesure où il le peut et peut même assister à la messe presque tous les jours. On peut citer le nom du père Eck, maître des novices à la trappe des Dombes, qui donnait des leçons de spiritualité C'est ainsi que, pour lui, deux années de théologie seront validées sur le témoignage de l'abbé Robert Desvoyes, professeur au grand séminaire de Langres. Une fois libéré, il reprend sa formation à Lyon où il est ordonné prêtre en juillet 1948.

"Le Conseil provincial vous demande encore un sacrifice, pour le plus grand bien de nos chères missions : celui de retarder l'heure de votre départ pour l'Afrique et d'aller auparavant préparer à la Faculté de Théologie de Lyon un examen de théologie. C'est pour l'Afrique que vous travaillez et le Maître saura tenir un compte exact de tout ce que vous faites pour lui." (03/07/48) Il réussit brillamment cet examen. "Cet étudiant aurait ce qu'il faut pour continuer dans la même ligne si ses supérieurs l'y autorisaient." (29/06/49, le recteur de Lyon) Mais étudiant ou professeur de séminaire, cela ne l'attire pas du tout. Il s'empresse alors d'écrire au Conseil provincial : "Il faudrait peut-être que je dissipe un malentendu. Mon attitude, au cours de cette année scolaire vous a peut-être fait croire que j'étais bien dans mon élément dans le travail intellectuel. Au cas où cette pensée vous serait venue, je me permets de vous affirmer que je n'éprouve aucun attrait pour le travail intellectuel, et même bien plus que je n'ai aucune aptitude spéciale pour un tel travail. Si j'ai à peu près réussi dans mes examens au séminaire, c'est parce que j'ai travaillé consciencieusement et non pas parce que j'avais plus de facilité qu'un autre. S'il me fallait être professeur un jour, il me faudrait aller contre toutes mes tendances et je crois bien que la meilleure volonté ne saurait compenser cette répugnance. " (15/05/49)

En septembre 1949, il est alors nommé en Côte d'Ivoire, pour le vicariat apostolique de Sassandra, où Mgr Kirmann l'affecte à Daloa comme vicaire du père Curutchet. Il y reste deux ans, sillonnant les villages bété de Daloa, niaboua de Zoukougbeu, gouro et bété de Gonaté. Mais en 1951, Mgr Kirmann décide l'ouverture d'une nouvelle mission en pays yacouba, à Danané, sur la frontière guinéenne. Il y envoie le père Rouanet qui a alors 34 ans. Il a comme vicaire le père Jean Myard qui sera tué plus tard, en 1955, dans un accident de la route alors qu'il allait célébrer la messe dans un village. En 1954, le père Rouanet est rappelé à Lyon comme directeur spirituel au grand séminaire du 150. Quitter l'Afrique est pour lui un sacrifice très lourd, et puis il n'est pas à son affaire : "Je me rends parfaitement compte que je n'ai pas ce qu'il faut pour former des théologiens. Je sais bien qu'il faut du personnel en France. Si vous voulez me garder, nommez-moi professeur d'une petite classe dans une école apostolique ; j'y ferai mon travail en toute conscience, parce qu'il sera à ma portée. Il n'est pas donné à tout le monde d'être capable d'être professeur de grand séminaire. Vous m'avez confié une charge qui n'est pas à ma portée." (22/11/54) Heureusement, dès l'année suivante, il retrouve l'Afrique, toujours dans le vicariat de Sassandra, et est nommé à Tabou, sur la côte, vicaire du père Cossé.

Peu après son retour, le vicariat de Sassandra devient le diocèse de Daloa avec Mgr Etrillard comme premier évêque (1956). Il est sacré à Daloa. Quelques mois plus tard, on apprend que la partie sud de ce diocèse de Daloa devient le nouveau diocèse de Gagnoa, avec Mgr Etrillard à sa tête, et que c'est le père Rouanet qui devient le nouvel évêque de Daloa : on a vu plus haut dans quelle circonstance. A quelques mois d'intervalle, il est difficile d'organiser une seconde consécration épiscopale à Daloa ; alors Mgr Rouanet décide d'être sacré chez lui à Mazamet, dans sa ville natale, le 29 novembre 1956.

20 ans d'épiscopat dans un diocèse qui vient d'être créé : une tâche immense avec un mot d'ordre qui lui sert de devise : "ministrare non ministrari" ! Son action va s'inspirer de ce qu'il disait le jour de son ordination épiscopale, où il a insisté sur l'urgence d'une Église vraiment africaine, "avec son clergé et sa hiérarchie capables de découvrir les valeurs authentiques de la sagesse africaine et de les christianiser" (29/11/56) . Il va travailler au développement des écoles, gage d'avenir des familles. Il met en place une catéchèse adaptée aux adultes et veille tout particulièrement à la formation de catéchistes compétents. Il est bien conscient que les pères devraient consacrer du temps à l'étude des coutumes locales pour mieux pénétrer l'âme africaine en profondeur. Mais il est bien obligé de constater que, du fait de leur petit nombre, les missionnaires n'ont bien souvent ni le temps ni les moyens de s'atteler à cette tâche.

Il participe à toutes les sessions du Concile Vatican II, temps d'évaluation et de renouveau, qui va donner une nouvelle orientation à son apostolat. C'est le temps des mouvements de laïcs, tant pour les enfants que pour les jeunes et les adultes. Il demande à ses missionnaires de s'investir dans cette catéchèse, avec le souci de tenir compte de la réalité quotidienne des gens et aussi d'évoluer dans la modernité d'une manière chrétienne. Des traductions de textes bibliques sont faites et des chants sont composés en langues. Dans le souci d'avoir un clergé local, il crée en 1962, à Man, un petit séminaire. Après la division de son diocèse, ce petit séminaire passe au diocèse de Man. Il enverra dès lors les quelques séminaristes de son diocèse au petit séminaire de Gagnoa et le premier prêtre originaire du diocèse sera ordonné en 1985.

A part quelques prêtres "Fidei Donum", il n'a toujours eu que des prêtres des Missions Africaines pour le seconder. On lui doit la création des paroisses de Saioua en 1958 et de Zoukougbeu en 1968. A Daloa, on trouvait deux collèges secondaires, l'un pour les garçons, tenu par les frères du Sacré-Cœur, des Canadiens, et l'autre pour les filles, tenue par les sœurs de l'Assomption. Ce fut un événement très douloureux pour lui, lorsque, en 1973, les circonstances l'obligèrent à remettre au gouvernement le collège de garçons et il reçut de nombreuses critiques pour cette décision. Il s'est aussi bien dépensé pour trouver des congrégations féminines pour favoriser, dans les paroisses, l'apostolat auprès des femmes et l'animation dans les villages.

Derrière l'évêque, il y avait l'homme, un homme aux éminentes qualités qui aurait tant souhaité rester toute sa vie un missionnaire de la base. Il a toujours porté sa crosse comme une croix. En 1973, à Daloa, le jour où fut célébré son jubilé d'argent sacerdotal, le père Emile Pottier le décrit ainsi : "un homme vivant pauvrement et simplement, dans la ligne de Vatican II, un homme proche de ses prêtres et de ses religieuses, un homme qui n'hésitait pas, chaque fois qu'il le pouvait, à aller en brousse le dimanche pour célébrer dans un village, un homme n'hésitant pas à se salir les mains pour réparer un moteur, peindre une église, traverser un fleuve à la nage pour aller visiter un village, un homme soucieux de former les chrétiens et les animateurs, un homme désireux de donner toute leur place aux Africains." D'où sa démission soudaine en 1974.

En juin 1974, il écrit au Conseil provincial : "Je pars après 25 ans d'Afrique. Le départ sera douloureux. Je pense que vous n'en doutez pas. J'estime en conscience que c'est mon devoir ; en le faisant je crois continuer à servir l'Eglise d'Afrique." (15/06/74) Je peux ajouter, comme témoin qu'il a réuni les pères et les sœurs du diocèse, en juin 1974 et qu'il a dit à peu près ceci : "Le Saint-Siège ne m'a pas demandé mon avis avant de me nommer évêque de Daloa, je ne lui demande pas son avis pour démissionner." Mgr Yago et Joseph Hardy, supérieur général n'ont pas pu le faire revenir sur sa décision. Il quitte donc Daloa à l'été 1974, puis il passe une année à Gênes ; ensuite, il se retire en Ardèche, à Laulagnet, où dans le calme et la solitude il attend les événements Son successeur est nommé en décembre 1975 et ordonné à Daloa en janvier 1976 : c'est Mgr Coty.

Toujours désireux de servir en Afrique, Mgr Yago, archevêque d'Abidjan, lui propose de venir s'installer à Songo-Agban, dans le diocèse actuel de Yopougon. Il est impressionné par l'accueil des Ebriés, tellement différent de celui des Bétés ou des Gouros de son diocèse, mais leur style de vie chrétienne, très traditionnel, ne lui semble pas préparer l'avenir. Il y reste à peine deux ans, mais en 1978, il demande au Conseil provincial de lui trouver une place dans un presbytère dans la région de Montpellier où il a un peu de famille et où il y a des possibilités culturelles. En attendant, comme il a l'intention de quitter le diocèse d'Abidjan à l'été 1978, il demande s'il peut aller loger à La Croix, le temps pour lui de trouver un pied à terre. Mais il ajoute : "Trente ans d'Afrique et mon ancien métier ont peut-être créé des plis qu'il sera difficile de faire disparaître. Si j'en crois les Mass Média, on fait beaucoup en France pour le troisième âge, alors, espérons." "Monseigneur Boffet, l'évêque de Montpellier, lui confie alors la paroisse de Mireval, avec son annexe Vic la Gardiole. Il va mener là pendant 5 ans la vie d'un curé de campagne, pauvre, assez isolé ; il écrit avec certainement un peu de tristesse dans la plume : "Mireval ne me captive pas. Si je n'avais pas été évêque, je serais encore en Afrique." (28/10/81). Il reste très discret sur son passé ; aussi quand le facteur, voyant l'intitulé des lettres qu'il recevait, lui demandait un jour si ce courrier était bien pour lui, il le prit à part pour le prier de n'en rien dire. Bien sûr, les gens ont vite fait de l'apprendre et les langues n'ont pas manqué de commenter : "Qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour en arriver là ?"

En 1983, tout en résidant au presbytère de l'église du Saint-Esprit, à Montpellier, il est aumônier des sœurs du Cloître Notre-Dame, chez les sœurs de Nevers, une congrégation qu'il avait établie dans plusieurs missions du diocèse de Daloa. Il en profite pour suivre quelques cours d'approfondissement biblique et rend aussi à la paroisse les services qu'on lui demande, mais son esprit n'est toujours pas là :"Ce n'est pas de gaieté de cœur que je ne suis plus "un fidèle serviteur de la mission". Les 30 années auraient pu se poursuivre si j'avais eu des responsabilités différentes." (25/06/84) Il reste toujours très attaché aux Missions Africaines et est heureux, en 1986 de s'en rapprocher, en devenant aumônier de la maison de retraite des Matelles, près de Montferrier, tenue par les sœurs de Notre-Dame auxiliatrice, et il écrit : ""La communauté dont je suis l'aumônier est composée de sœurs qui en sont à leur dernière étape, comme moi-même. Il faut se faire une raison. " (29/06/87) Il n'a pourtant que 70 ans à cette époque. Il est très discret sur les douze années qu'il va passer dans cette maison, se manifestant seulement une fois chaque année pour remercier de la carte de vœux de fête que lui envoie le Conseil provincial.

En 1998, il exprime le désir de terminer ses jours dans une maison des Missions Africaines, et il propose même Baudonne et donne une date : le 15 août 1998. Le Conseil lui répond que sa place est retenue à Montferrier. C'est ce qui se passe. Toujours discret dans la communauté, toujours fidèle à tous les exercices spirituels, ne cherchant jamais à se mettre en avant, au contraire, on le voyait chaque jour, armé de sa canne, sortir de la propriété pour faire une bonne marche. Il ne sortait d'ailleurs de sa chambre que pour aller à la chapelle, au réfectoire, ou pour faire sa marche. C'est tout juste s'il a accepté que l'on fête à la maison ses 50 ans d'épiscopat, un jubilé d'or qui n'est pas si fréquent pour un évêque. Mais, pour être bien sûr qu'il accepte cet événement, cet anniversaire sera célébrée à la maison de Montpellier le 8 décembre 2006, le même jour que la clôture de l'année du 150e de la Société. C'est lui qui préside l'eucharistie du matin et il dit également un petit mot à la fin du repas de midi, avant de se retirer au plus vite dans sa chambre.

Les derniers mois de sa vie, il a décliné tout doucement. S'alimentant très peu, il s'est affaibli progressivement et il a dû être hospitalisé. Il a passé sa dernière semaine à l'hôpital de Montpellier, et c'est là qu'il est parti tout doucement, comme une bougie qui s'éteint quand il n'y a plus rien à brûler. Il repose désormais dans le cimetière des Missions Africaines, à Montferrier-sur-Lez, au milieu de ses confrères.